Libye : quinze ans après sa chute, l’ombre tenace de Kadhafi

Le 20 octobre 2011, Mouammar Kadhafi était traqué et abattu dans les faubourgs de Syrte, mettant fin à quarante-deux ans d’un règne absolu et excentrique. Quinze ans plus tard, la promesse démocratique du Printemps arabe s'est muée en une partition de fait. Entre nostalgie amère d’un État-providence disparu et disparition des derniers héritiers politiques du régime, que reste-t-il vraiment du legs kadhafiste ? L’article Libye : quinze ans après sa chute, l’ombre tenace de Kadhafi est apparu en premier sur France-AfriqueMÉDIA.

Libye : quinze ans après sa chute, l’ombre tenace de Kadhafi

Par Samantha Diallo / rédaction France-AfriqueMÉDIA

Dans les rues embouteillées de Tripoli comme sur les façades en reconstruction de Benghazi, les portraits géants du « Frère Guide » ont depuis longtemps disparu. Les exemplaires du Livre vert, jadis bréviaire obligatoire de tout écolier libyen, ont été brûlés ou relégués aux oubliettes. Pourtant, quinze ans après sa mort, l’ombre de Mouammar Kadhafi continue de planer sur une Libye qui ne parvient toujours pas à s’inventer un destin commun.

Le legs empoisonné du « non-État »

Pour comprendre le chaos libyen actuel, les politologues reviennent systématiquement à l’architecture même de la Jamahiriya (« l’État des masses »), proclamée par Kadhafi en 1977. En théorisant le pouvoir direct du peuple, le colonel libyen avait délibérément sabordé toutes les institutions classiques : pas de parlement véritable, pas de constitution, une armée régulière affaiblie au profit de brigades prétoriennes, et une administration atomisée.

Kadhafi gouvernait en jouant sur les équilibres tribaux, achetant la paix sociale grâce à la manne pétrolière tout en écrasant férocement toute dissidence. Lorsqu’il est tombé sous les frappes de l’OTAN et l’assaut des rebelles en octobre 2011, l’État ne s’est pas effondré : il n’existait tout simplement pas. Quinze ans plus tard, la Libye paie toujours ce vide originel. Le pays reste coupé en deux : à l’Ouest, le gouvernement d’Abdelhamid Dbeibah à Tripoli, reconnu par l’ONU et soutenu par la Turquie ; à l’Est et au Sud, l’emprise militaire du maréchal Khalifa Haftar, appuyé par l’Égypte, les Émirats arabes unis et la Russie.

Le mirage de l’âge d’or et la nostalgie du quotidien

Sur les marchés de Tripoli ou de Misrata, un sentiment inattendu s’est enraciné au fil de la décennie : le regret. Non pas celui de la terreur policière ou de la prison d’Abou Salim, mais celui de la stabilité matérielle.

Sous Kadhafi, l’or noir finançait un système de redistribution massif. L’éducation et les soins étaient gratuits, le pain, l’essence et l’électricité quasiment donnés, et les jeunes mariés recevaient des aides au logement. Aujourd’hui, bien que la Libye possède les plus vastes réserves pétrolières d’Afrique, sa population subit l’inflation, la corruption endémique des milices qui captent la rente de la Banque centrale, et les coupures d’électricité chroniques.

« Sous Mouammar, nous avions un seul dictateur et le ventre plein. « Aujourd’hui, nous avons cent petits Kadhafi à chaque barrage routier et nos dinars ne valent plus rien », résume amèrement un commerçant de la capitale.

Dans l’espace francophone et sur le continent africain, cette nostalgie prend une tournure géopolitique. De Bamako à Ouagadougou, la figure de Kadhafi a été réhabilitée en icône du panafricanisme et du combat anti-impérialiste, son élimination en 2011 étant régulièrement citée comme le péché originel ayant déstabilisé toute la bande sahélienne.

Février 2026 : l’extinction de la dynastie politique

Sur le plan strictement politique, le courant des « Verts » (les nostalgiques de l’ancien régime) a longtemps espéré une revanche par les urnes. Cet espoir reposait sur un homme : Saïf al-Islam Kadhafi. Longtemps présenté comme le fils réformateur avant de devenir le visage de la répression en 2011, il avait cristallisé les passions lors de sa candidature à la présidentielle avortée de 2021, incarnant une « troisième voie » face au duopole Haftar-Dbeibah.

Mais l’année du quinzième anniversaire aura scellé le sort biologique et politique du clan. Le 3 février 2026, Saïf al-Islam Kadhafi a été assassiné à l’âge de 53 ans dans sa résidence de Zintan par un commando armé non identifié. Sa mort brutale a décapité le mouvement kadhafiste, le privant de sa seule figure capable de fédérer les tribus loyalistes (comme les Kadhafa ou une partie des Warfalla) au niveau national. Sans leader charismatique, l’électorat « vert » est désormais une force orpheline, courtisée et fragmentée par les deux camps rivaux de Tripoli et de Benghazi.

Des monuments de béton dans le sable

Que reste-t-il alors de tangible des quarante-deux ans du règne de Kadhafi ? Essentiellement, une infrastructure pharaonique qui maintient le pays en vie : la Grande Rivière Artificielle. Ce réseau titanesque de canalisations souterraines, conçu sous son règne pour acheminer l’eau fossile du désert saharien vers les villes côtières, demeure encore en 2026 l’artère vitale de la Libye, malgré le manque d’entretien et les sabotages.

Quinze ans après ce 20 octobre sanglant à Syrte, Mouammar Kadhafi n’a laissé ni idéologie survivante, ni dynastie pérenne. Son véritable héritage est plus paradoxal. En façonnant un pays sans charpente étatique où seules comptent l’allégeance tribale et la rente pétrolière, il a légué aux nouveaux maîtres de la Libye les exacts mécanismes de gouvernance qui empêchent aujourd’hui la nation de se réunifier.

L’article Libye : quinze ans après sa chute, l’ombre tenace de Kadhafi est apparu en premier sur France-AfriqueMÉDIA.