Quand la théorie explique la polifika
Parmi toutes les théories de science politique, celle du selectorate et de la winning coalition éclaire de façon intéressante la façon dont la politique se pratique à Madagascar. Pour simplifier, le selectorate désigne le groupe dont le soutien est nécessaire pour conquérir et se maintenir au pouvoir, tandis que la winning coalition en est une partie. L'envergure et le profil de ces groupes varient en fonction du régime : dans une démocratie, le selectorate est le corps électoral et la (…) - Politique
Parmi toutes les théories de science politique, celle du selectorate et de la winning coalition éclaire de façon intéressante la façon dont la politique se pratique à Madagascar.
Pour simplifier, le selectorate désigne le groupe dont le soutien est nécessaire pour conquérir et se maintenir au pouvoir, tandis que la winning coalition en est une partie. L'envergure et le profil de ces groupes varient en fonction du régime : dans une démocratie, le selectorate est le corps électoral et la winning coalition est la majorité des votants. Dans une autocratie, le selectorate serait composé par exemple des membres du parti au pouvoir, et la winning coalition serait l'organe dirigeant, comme par exemple le comité central ou le bureau politique. [1]
Lorsqu'un pouvoir est acquis par un coup d'État et non par une élection, la winning coalition va se réduire encore plus à un nombre limité d'individus influents, utiles pour garder le pouvoir sans nécessairement tenir compte du Droit, de la Morale, et encore moins du corps électoral. Par exemple, quelques officiers de l'Armée pour offrir l'argument de la force, faute de la force des arguments ; quelques politiciens pour le contrôle des institutions et des collectivités ; quelques magistrats pour aider à donner une caution juridique à un processus anticonstitutionnel, et monter des dossiers pour décapiter l'opposition ; quelques journalistes ou influenceurs de réseaux sociaux pour assurer la propagande ; et surtout quelques sponsors pour financer les opérations, y compris celles de basse besogne.
Quand on repense au parcours d'Andry Rajoelina, de 2009 à 2025, on se souvient du rôle joué par des personnes telles que Lalatiana Rakotondrazafy, Rinah Rakotomanga, Charles Andrianasoavina, René Lylson, Norbert Lala Ratsirahonana, Naivo Raholdina, Christine Razanamahasoa, Hery Rasoamaromaka, Rossy, Angelo Ravelonarivo, Fidèle Razara-Pierre, Dadan'i Jemima ou encore Mamy Ravatomanga. Voilà une illustration concrète de la composition d'une winning coalition. Dans les fonctions officielles ou les rôles officieux qui ont été les leurs à un moment ou à un autre, tous ces gens ont trouvé leurs remplaçants dans l'équipe actuelle au pouvoir, ou se sont remplacés eux-mêmes en retournant leurs vestes afin de se présenter comme les porteurs de renouveau. Dans ce cas, comment croire que par miracle, ceux qui nous ont trompé pendant des années seraient tout à coup devenus crédibles ?
Deux questions intéressantes découlent de ce qui précède. Dans un contexte autocratique, quelles sont les motivations de la winning coalition et quelles sont ses pratiques ?
Motivations et pratiques
Pour répondre à ces questions, il est intéressant de dresser la typologie de ceux qui s'impliquent en politique à Madagascar. Bien entendu, tous et toutes vont affirmer œuvrer pour le bien commun et l'amour de la patrie. Toutefois, il y a des motivations moins glorieuses qui vont apparaître à des degrés divers quand on étudie un peu les personnages. L'ego pour les imbus d'eux-mêmes qui veulent se sentir importants et s'imaginent faiseurs de roi. La vénalité pour ceux qui voient l'activité politique comme une porte d'accès vers les avantages, prébendes et marchés publics. Le goût du pouvoir pour les mégalomanes. L'outrecuidance de ceux qui s'imaginent être meilleurs que les autres. L'esprit de vengeance pour ceux qui ont été vexés par le pouvoir précédent. Etc. Finalement, une clique de gens qui s'imaginent capables mais aux motivations plutôt minables.
Dans le milieu politique en général, et dans un contexte autocratique en particulier, ce n'est pas la vérité qui est sacrée, mais la réalité que l'on crée. Les membres de la winning coalition vont s'évertuer à créer une réalité factice afin de présenter une image-vitrine de patriotisme et de compétence pour animer la flamme des partisans. Il s'agit d'enjoliver les réalités économiques, de prétendre travailler d'arrache-pied pour le bien-être de la population, de grossir la loupe des réalisations, aussi insignifiantes soient-elles, et d'affirmer agir conformément aux valeurs démocratiques et aux principes de l'État de droit. Les expériences de 1972, 1991, 2002 et 2009 nous ont appris la valeur des engagements politiques. Celle de 2025 est bien partie pour suivre les pas de ses aînées.
Les mécanismes de défense face aux critiques sont également les mêmes : l'autisme politique et les contre-attaques peu scrupuleuses. Par exemple, faire fleurir les accusations d'atteinte à la sûreté de l'État, arrêter des citoyens en montant des dossiers dans une totale impunité, accuser les critiques d'être manipulés. Le tout appuyé par des régiments de trolls et de comptes fake payés pour soutenir le dénigrement des opposants et les louanges du pouvoir, de l'emprisonnement de Rolly Mercia aux arrestations pour pouce renversé et port de t-shirt, sans oublier l'accusation contre les Facebookers de ne représenter que « 6% d'imbéciles ». Bref, tout ce que Rajoelina a érigé en mode de gouvernance et que les manifestations de la Gen-Z ont dénoncé en 2025.
Ces actions à l'éthique discutable nécessitent de s'asseoir sur la morale et le Droit. En effet, le but n'est pas l'honnêteté mais le pouvoir, et pour l'acquérir, beaucoup considèrent qu'on peut se permettre de tordre le cou aux valeurs. « Politika no atao » aiment à rappeler les politiciens malfaisants, pour insinuer qu'en politique, tout est permis. Dans ce milieu, la loyauté est donc une denrée périssable. On se rappelle de plusieurs enregistrements réalisés ces dernières années par des « amis » dans certaines affaires à l'insu de Imbiky Herilaza ou de Lanto Rakotomanga, et bien avant eux, de Patrick Leloup, ce qui montre, si besoin était, qu'il faut se méfier de tout le monde, y compris de son entourage. Il suffit d'observer le troupeau « d'anciens fidèles » qui s'est empressé de trahir Rajoelina en 2025 ou Ravalomanana en 2009. Toutefois, on note qu'il ne s'agit pas d'une spécificité malgache : il suffit de se souvenir comment Sarkozy et Balladur ont trahi Chirac, entre autres exemples possibles. La citation attribuée à Voltaire garde son sens au-delà des siècles et des frontières : « Mon dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m'en charge ! ».
La winning coalition forme donc un clan regroupé autour d'intérêts communs, qui restent communs jusqu'à ce les ambitions et trahisons ne séparent les parcours. En attendant, le clan se soutient, se protège, se défend, et utilise toutes les ficelles pour se maintenir au pouvoir, sans limites et sans scrupules. Cela va des fraudes électorales aux emprisonnements arbitraires, en passant par la corruption des rouages institutionnels et administratifs, sans oublier les mensonges d'État. Le souvenir des déclarations des partisans du coup d'État de 2009 et des propagandistes de 2018 et 2023 nous rappelle comment ils avaient essayé de nous faire croire que Rajoelina était un Messie politique, tout comme en 2002 on nous avait fait croire que Ravalomanana était le sauveur de la Nation. Souvenirs utiles du passé pour servir d'avertissement pour le présent et le passé.
Pervers narcissiques et solelakistes
Dans toutes ces manœuvres, l'information est une ressource-clé : il faut donc la rechercher, la collecter par n'importe quel moyen, et laisser traîner ses oreilles pour emmagasiner l'information qui peut un jour s'avérer utile pour agir, ou pour nuire. On aime faire savoir (ou faire croire) qu'on est bien informé, bien connecté, et qu'on fréquente des décideurs. Ça permet de faire croire qu'on est important. Ou de se croire l'être.
Dans le pire des cas, il ne faut pas hésiter à inventer l'information. La rumeur et la calomnie font partie de la panoplie d'outils des pervers narcissiques qui nagent comme des poissons dans l'eau trouble de la politique. Elles permettent d'essayer de déstabiliser les amis en prétendant détenir une information sensible les concernant, d'écarter les rivaux, de nuire aux adversaires, et surtout de faire le vide autour du leader pour faire partie du premier cercle, celui qui réunit ceux qui apparaissent comme les plus loyaux, les plus engagés, les plus indispensables. Quand on fait de la politique, il ne faut pas craindre de marcher sur les cadavres. Il faut même plutôt aimer cela, car cela donne le sentiment d'être le héros survivant face aux faibles qui n'ont pas tenu la distance.
C'est pour cela que le solelakisme, comportement de servilité et d'obséquiosité envers le leader, nécessite du talent et du courage. Du talent, car au milieu de la compétition farouche entre courtisans, seuls les plus habiles garderont une place au soleil. Du courage, car dans le milieu politique, la bravoure se mesure à la capacité de se cacher les yeux et se boucher le nez devant les dérives de son propre clan, tout en contribuant à les cacher aux citoyens.
Ces réflexions sommaires éclairent le présent et le futur proche. Elles permettent de comprendre les vagues d'arrestations sous prétexte de la litanie (tsianjery maimbo) de l'atteinte à la sûreté de l'État, avec des productions de dossiers d'accusation dont chacun se fera une idée, en fonction de l'estime qu'il portera au ministère de la Justice du moment et au monde judiciaire. Elles offrent une grille de lecture pour les nominations qui laissent transparaître, non pas la compétence et l'expérience, mais la volonté de créer un réseau d'hommes et de femmes capables de contribuer à la propagande, le jour venu. Elles permettent de comprendre les mentalités dominantes au sein de la classe politique, si classe il y a. Mais elles permettent également d'anticiper la foire que ça risque d'être à l'approche de la présidentielle prévue en 2027, lorsque les ambitions de certains vont devoir se réajuster face à la probable candidature du colonel Randrianirina, avec le probable soutien de la winning coalition en place et de la Russie. En se rappelant ce que disait l'ancien président congolais Pascal Lissouba (« en Afrique, on n'organise pas les élections pour les perdre »), faut-il s'attendre à une probable victoire ?