Des influenceurs influencés par Moscou ?

Des « influenceurs » malgaches ont été invités par la Russie pour assister aux festivités de célébration du 8 mai. Du moins c'est la version officielle, car on présuppose que cela fait partie d'une plus vaste opération de communication destinée à s'assurer des voix favorables aux amis des nouveaux dirigeants malgaches. On se souvient que des « influenceurs » avaient été mis à contribution pour mobiliser la Gen Z lors des manifestations de 2025. À l'époque, le clan Rajoelina avait pointé du (…) - Politique

Des influenceurs influencés par Moscou ?

Des « influenceurs » malgaches ont été invités par la Russie pour assister aux festivités de célébration du 8 mai. Du moins c'est la version officielle, car on présuppose que cela fait partie d'une plus vaste opération de communication destinée à s'assurer des voix favorables aux amis des nouveaux dirigeants malgaches. On se souvient que des « influenceurs » avaient été mis à contribution pour mobiliser la Gen Z lors des manifestations de 2025. À l'époque, le clan Rajoelina avait pointé du doigt une ingérence étrangère derrière le mouvement. Avec ce voyage des influenceurs invités à Kaliningrad, les pièces du puzzle se mettent en place pour donner une réponse aux questions en suspens. Quelle était cette puissance étrangère accusée de manipuler le mouvement Gen Z de septembre – octobre 2025 ? Quels étaient les influenceurs « motivés » pour mobiliser la jeunesse (et pour quelle contrepartie, car les influenceurs mettent généralement leur influence au service de sponsors qui les paient) ?

Une fois le départ de Rajoelina obtenu, les influenceurs se sont tus. Sans doute tous les problèmes pointés du doigt par la Gen Z en septembre – octobre ont été résolus : démocratie, délestage etc. À moins que tout simplement, comme nous l'avions subodoré dans l'article du 24 avril, « Les sponsors des influenceurs qui ont été payés pour organiser et mobiliser les jeunes en 2025 sont déjà arrivés au pouvoir, et n'ont plus aucun intérêt politique à soutenir les revendications actuelles de la Gen Z ». Les loyaux sont récompensés de leurs bons services, comme par exemple un voyage.

Ce n'est pas la première fois que les Russes s'intéressent à Madagascar. Un reportage sur leur ingérence dans la présidentielle malgache de 2018 avait valu à Gaelle Borgia le prestigieux Prix Pulitzer en 2019. Toutefois, avec l'arrivée au pouvoir de la junte pro-russe à Madagascar fin 2025, le mouvement s'est accéléré.

La Russie, tout feu tout flamme (mais heureusement, pas comme en Ukraine)

On constate depuis quelques mois que les Russes font beaucoup d'efforts pour promouvoir une image positive auprès de la population malgache, au-delà des dons d'armes et de la formation des militaires. On a observé la participation de la Real TV à des concours artistiques mondiaux organisés en Russie. On a vu ces partages de photos de médecins russes soigner des victimes de l'empoisonnement d'Ambohimalaza. On a entendu l'annonce de l'utilisation d'un détecteur de mensonge manipulé par "un expert étranger" pour recruter les ministres : sans doute les délestages de la Jirama ont été à un moment de la partie, car il semble que des diplômes miraculeux soient apparus sans avoir été détectés. On a appris au retour d'un voyage de hiérarque que les Russes étaient disposés à fournir du carburant à Madagascar : information donnée de façon curieuse en plein milieu d'une campagne animée par certains influenceurs contre les karana, accusés de monopole sur ce marché : faut-il y voir le fruit du hasard ou d'une stratégie ?

Toutefois, le plus étrange est de voir des chefs d'institutions malgaches afficher sans honte des mercenaires russes parmi leurs gardes de corps. On se souvient pourtant que des mercenaires sud-africains ramenés par Ravalomanana en 2009 pour protéger la Place du 13 mai avaient provoqué un scandale. Mais le plus risible est sans doute la coopération envisagée avec la Russie pour renforcer la Commission électorale nationale indépendante. Il est vrai que quand on voit l'histoire des élections depuis des décennies entières au pays de Poutine, certains ne peuvent qu'être inspirés par la qualité démocratique de leur système. La CENI sera-t-elle encouragée à prendre comme modèle cette « qualité » qui permet d'assurer la longévité sans se préoccuper de droits de l'homme et de l'État de Droit.

Cela étant dit, il y a un débat que l'honnêteté intellectuelle encourage à poser. Pendant des décennies, sans que cela ne gêne qui que ce soit, on a vu les pays occidentaux mettre en place leur stratégie de soft power à coups de voyages d'études, de bourses, de Légion d'honneur, d'accords de coopération et de projets dans divers domaines. Maintenant que les nouvelles autorités ont fait le choix de placer Madagascar dans le giron de Moscou, ceux qui ont été nourris à l'influence occidentale peuvent effectivement s'en trouver perplexes, sinon gênés. Toutefois, a priori et sur le plan philosophique, changer de partenaires-clé n'est pas vraiment choquant. Cela dit, il faudrait se poser des questions sur la capacité et la motivation sincère de la Russie à apporter un mieux-être aux Malgaches, au-delà de leur intérêt pour les ressources minières et l'emplacement stratégique de la Secren. On peut par exemple s'interroger sur les manoeuvres actuelles visant Ambatovy et Rio Tinto.

Le rapprochement avec Moscou surfe sur une vague de francophobie latente en Afrique en général, et à Madagascar en particulier. Cela a favorisé des alternances au pouvoir par coup d'État militaire dans plusieurs pays, et l'installation de juntes soutenues par Moscou. Soutenues jusqu'à un certain point, car quand on a vu leur récent retrait dans certaines zones du Mali, on ne peut que se poser des questions sur l'efficacité des mercenaires russes et leur loyauté envers leurs alliés locaux.

La nationalité française de Rajoelina et son exfiltration par l'armée française (attestée par les questions posées au Premier ministre français par les députés Le Gall et Saintoul), ont contribué à aggraver le ressentiment de certains Malgaches envers l'ancienne puissance coloniale. Celle-ci essaie de s'accrocher tant bien que mal (accueil du chef d'État malgache à Paris, aide publique au développement), mais il est clair qu'il y a plus de diplomatie polie que d'atomes crochus entre Antananarivo et Paris.

Pour le moment, il semble que la russification des relations internationales de Madagascar est un des rares phénomènes qui fait des progrès concrets dans le cadre de la Refondation. On peut donc se demander avec curiosité si la prochaine étape sera l'ajout du russe aux langues officielles de Madagascar dans la future Constitution.

-----