Journée de l'Afrique : du symbolisme à la stratégie, 63 ans après

La Journée de l'Afrique, célébrée le 25 mai, évolue d'un symbole d'unité à une stratégie géopolitique, confrontant le continent aux défis mondiaux et testant sa capacité à agir collectivement.

Journée de l'Afrique : du symbolisme à la stratégie, 63 ans après
Journée de l'Afrique : du symbolisme à la stratégie, 63 ans après

Par Olivier Noudjalbaye Dedingar, Expert consultant international, Ambassadeur Mondial pour la Paix et journaliste indépendant.

Le 25 mai, à travers toute l'Afrique, des drapeaux ont été hissés, des discours prononcés et des hommages rendus à la génération de dirigeants réunis à Addis-Abeba en 1963 pour fonder l'Organisation de l'unité africaine (OUA). Lorsque les dirigeants africains se sont réunis à Addis-Abeba le 25 mai 1963 pour créer l'Organisation de l'unité africaine (OUA), leur ambition était à la fois politique et symbolique. Une grande partie du continent émergeait encore du joug colonial, et la nouvelle organisation incarnait un engagement commun envers l'indépendance, la solidarité et l'autodétermination africaine.

Plus de soixante ans plus tard, la Journée de l'Afrique conserve cette symbolique. Mais elle revêt également une dimension de plus en plus stratégique. Cette année, la Journée de l'Afrique intervient à un moment où le continent est confronté à un ordre mondial en pleine mutation, marqué par la compétition géopolitique, la fragmentation économique, les pressions climatiques et de nouveaux défis sécuritaires. De plus en plus, cette célébration annuelle dépasse le simple cadre d'un souvenir symbolique de l'unité africaine. Elle devient le reflet d'une question plus vaste qui interpelle le continent : l'Afrique peut-elle traduire son identité politique commune en une influence mondiale coordonnée ? Dans les domaines du commerce, de la diplomatie, des négociations climatiques et de la coopération sécuritaire, les États africains font preuve d'une volonté accrue d'agir collectivement pour défendre leurs intérêts communs. Des institutions telles que l'Union africaine (UA) et la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) s'efforcent de transformer le panafricanisme, d'une aspiration idéologique, en un cadre d'influence géopolitique.

La question qui se pose désormais est de savoir si l'Afrique est en train d'évoluer vers un bloc mondial véritablement cohérent, ou si les divisions internes continuent de limiter le pouvoir collectif du continent.

De la libération politique à l'intégration économique.

L'OUA a été créée à une époque marquée par les luttes anticoloniales. Ses priorités reflétaient les réalités politiques de l'époque : la défense de la souveraineté, le soutien aux mouvements de libération et la résistance aux ingérences extérieures.

Cependant, ses détracteurs ont longtemps soutenu que l'organisation peinait à dépasser le symbolisme. Si elle prônait l'unité sur le plan rhétorique, les États africains poursuivaient souvent leurs intérêts nationaux de manière indépendante, et le principe de non-ingérence limitait sa capacité à répondre aux conflits et à l'autoritarisme.

La transition de l'OUA à l'Union africaine en 2002 a marqué un tournant dans ses ambitions. L'UA a été conçue pour être plus interventionniste et axée sur l'économie, avec une plus grande importance accordée à l'intégration, aux infrastructures et à la coordination continentale. Ce changement est devenu particulièrement visible avec le lancement de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) en 2021.

La ZLECA vise à créer un marché unique regroupant 54 pays et plus de 1,3 milliard d'habitants. Ses partisans affirment qu'elle pourrait transformer en profondeur les économies africaines en stimulant le commerce intra-africain, en réduisant la dépendance aux marchés extérieurs et en renforçant le pouvoir de négociation du continent à l'échelle mondiale. Pendant des décennies, de nombreuses économies africaines ont exporté des matières premières principalement vers l'Europe, la Chine et les États-Unis, tout en commerçant relativement peu avec leurs voisins. La ZLECAf vise à inverser cette tendance en encourageant la production régionale, les chaînes d'approvisionnement et l'intégration des marchés.

Cette initiative s'inscrit également dans une perspective stratégique plus large : l'influence mondiale de l'Afrique reposera de plus en plus sur son poids économique collectif plutôt que sur des marchés nationaux fragmentés.

Un rôle diplomatique plus affirmé.

La coordination diplomatique croissante de l’Afrique gagne également en visibilité sur la scène internationale. L’admission de l’Union africaine au G20 en 2023 a été largement perçue comme une reconnaissance de l’importance géopolitique grandissante du continent. Les dirigeants africains affirment de plus en plus que les institutions mondiales ne peuvent prétendre à la légitimité tout en sous-représentant un continent qui devrait représenter un quart de la population mondiale d’ici 2050.

Les négociations climatiques constituent un autre domaine où la coordination africaine se renforce. Les gouvernements africains ont collectivement plaidé pour un financement accru de la lutte contre le changement climatique, arguant que le continent contribue de façon minime aux émissions mondiales tout en subissant certaines des conséquences les plus graves de ce phénomène.

La réponse du continent aux tensions géopolitiques mondiales témoigne également d'une indépendance diplomatique croissante. Durant la guerre en Ukraine, plusieurs pays africains ont résisté aux pressions les incitant à s'aligner pleinement sur les gouvernements occidentaux ou sur la Russie. Nombre d'entre eux ont préféré adopter des positions plus pragmatiques, guidées par des préoccupations liées à la sécurité alimentaire, au coût de l'énergie et à des intérêts nationaux plus larges.

Pour certains analystes, cela traduit l'émergence d'une diplomatie africaine plus affirmée, moins marquée par les alliances de la Guerre froide et moins dépendante des puissances traditionnelles.

La coopération en matière de sécurité demeure confrontée à des limites importantes.

Si le commerce et la diplomatie témoignent d'une cohésion croissante, la sécurité continue de révéler les fractures internes de l'Afrique. Les conflits au Soudan, dans l'est de la République démocratique du Congo et au Sahel ont démontré à la fois l'importance et les limites de la coordination continentale. Bien que l'Union africaine ait mis en place des cadres de maintien de la paix et des mécanismes de sécurité régionaux, les réponses aux crises demeurent souvent lentes, politiquement clivantes ou fortement dépendantes des financements extérieurs.

La récente vague de coups d'État militaires en Afrique de l'Ouest a encore complexifié la situation. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger se sont progressivement éloignés de la CEDEAO et des partenariats de sécurité occidentaux, tout en promouvant leurs propres alliances régionales axées sur la souveraineté. La création de l'Alliance des États du Sahel reflète un mécontentement croissant à l'égard des structures régionales existantes et met en lumière les tensions entre unité continentale et nationalisme politique.

Cette fragmentation soulève des questions difficiles quant à la capacité de l'Afrique à fonctionner comme un acteur géopolitique unifié alors que des régions majeures suivent des voies politiques et sécuritaires très différentes. Comme cela a été largement constaté, le symbolisme seul ne suffit plus.

Conclusion

La Journée de l'Afrique symbolise aujourd'hui un continent en pleine transition. Le panafricanisme n'a pas disparu, mais il se fait plus pragmatique et stratégique. L'intégration économique, la croissance démographique, l'essor numérique et la concurrence entre les puissances mondiales ont accru l'importance géopolitique de l'Afrique. Cela dit, les États africains conservent de profondes disparités en matière de systèmes politiques, de priorités économiques et d'intérêts sécuritaires. Les rivalités régionales persistent, les institutions peinent souvent à faire respecter leurs décisions et les puissances extérieures continuent d'exercer une influence considérable sur le continent. Pourtant, il est difficile d'ignorer cette évolution globale. 

L'Afrique n'interagit plus avec le monde uniquement comme un ensemble d'États postcoloniaux en quête d'aide ou de reconnaissance diplomatique. Elle s'efforce de plus en plus de négocier collectivement, de défendre ses intérêts communs et d'influencer les débats internationaux sur le commerce, le climat, les migrations et le développement. Soixante-trois ans après la fondation de l'OUA, la Journée de l'Afrique ne se résumera peut-être plus à célébrer l'unité. Elle servira de plus en plus à vérifier si cette unité peut se traduire en puissance géopolitique.

Journée de l'Afrique : du symbolisme à la stratégie, 63 ans après
Dans son discours d'ouverture au sommet, Modi a invité l'Union africaine, représentée par son président Azali Assoumani, à siéger à la table des dirigeants du G20 en tant que membre permanent. Photo : arabnews